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Ce que les IA disent des dirigeants, et comment reprendre la main.

Dynamiques de pouvoir · 28 juin 2026

Manager toxique : l'angle mort que le pouvoir vous cache

On imagine le manager toxique en monstre. La réalité est plus dérangeante : c'est souvent un dirigeant compétent et de bonne foi qui a dérivé sans le voir. Voici pourquoi le pouvoir lui-même brouille le jugement qui permettrait de réagir

Lydia Arzour · 11 min de lecture
Visage de dirigeant qui s'efface dans l'obscurité, symbole de la toxicité qu'on ne voit pas venir

Un dirigeant que j'accompagne a découvert, lors d'une enquête interne, que trois personnes de son équipe le décrivaient comme « invivable ». Il est tombé de haut. Il ne se reconnaissait pas une seconde dans ce mot. C'est exactement ça qui m'a alertée : non pas qu'il soit innocent, mais qu'il ne voie rien.

Je distingue ici ce qui est établi de ce qui relève de ma lecture. Les chiffres et les études que je cite sont datés et vérifiables. La façon dont je les relie à ce que je vois sur le terrain, dans les organisations, est ma responsabilité.

La toxicité au travail n'est pas toujours une nature. C'est une dérive de comportement qui s'installe chez un dirigeant compétent, souvent brillant, et de bonne foi, sous l'effet de la pression et de l'isolement, sans qu'il la voie venir. Le plus troublant tient à sa sincérité : il ne joue pas la dureté, il ne la voit pas. On aime ce mot, toxique, parce qu'il désigne toujours quelqu'un d'autre. Le jour où il tombe sur vous, vous découvrez à quel point il explique mal les choses.

Un manager toxique est-il forcément un pervers ?

Non, et c'est la première confusion à lever. Il existe deux toxicités, très différentes.

La première est celle du manipulateur, du pervers au sens clinique. Elle est réelle. Je ne la nie pas et je sais la repérer : un mode opératoire qui se répète, une jouissance dans le contrôle, une absence de remords quand le mal est montré. Mais celle-là ne se répare pas, parce qu'elle ne le veut pas. Ce n'est ni mon sujet ici, ni mon terrain. Je ne travaille pas avec la mauvaise foi. Je sais la nommer, je sais conseiller un dirigeant pour s'en protéger ou s'en séparer, mais je ne prétends pas la soigner. Personne ne le peut, et c'est important de le dire pour ne pas vendre d'illusion.

Le vrai sujet, le plus fréquent et le plus coûteux, est ailleurs : il concerne le dirigeant qui dérive sans le savoir. Celui qui, sous la charge, a cessé d'écouter. Celui dont l'ironie est devenue tranchante, dont l'exigence s'est muée en intimidation, dont le silence en réunion fait désormais baisser les yeux. Il n'a pas décidé d'être ainsi. Il ne le perçoit même pas. Et c'est précisément ce qui le rend récupérable : un angle mort, par définition, peut être éclairé. Celle-là, oui, c'est mon terrain.

D'où vient cette dérive ? Regardez le parcours réel. On prend un excellent expert, on le promeut parce qu'il est bon dans son métier, et on le place du jour au lendemain à la tête d'une équipe, souvent sans aucune préparation à l'exercice du pouvoir. On lui demande des résultats, vite. On ajoute la pression, les arbitrages impossibles, la solitude du poste. Et l'on s'étonne, deux ans plus tard, que certains comportements aient dérapé. Personne ne se lève le matin avec l'intention de nuire à son équipe. La toxicité n'arrive pas par décision, elle arrive par glissement : une remarque sèche qui devient une habitude, une exigence légitime qui se mue en pression permanente, un contrôle qui, sous le stress, vire au rabaissement.

La recherche a un mot pour ce que vivent les équipes dans ce second cas. Bennett Tepper l'a nommé supervision abusive, dès 2000, dans l'Academy of Management Journal : l'exposition durable à des comportements hostiles, verbaux et non verbaux, sans contact physique. Pas de coups. Des remarques qui rabaissent devant les autres, des promesses non tenues, une faute systématiquement reportée sur un subordonné. Rien d'illégal, le plus souvent. Rien qui laisse de trace au sens juridique. Et pourtant un poison lent.

Une précision, parce qu'elle compte et exiger n'est pas dériver. Les meilleures équipes que je rencontre sont souvent tenues par des dirigeants intransigeants sur le niveau, et leurs collaborateurs ne les fuient pas, ils les suivent. La ligne ne passe pas par l'intensité de l'exigence, elle passe ailleurs : l'exigence saine vise le travail et laisse la personne intacte, la dérive atteint la personne pour obtenir le travail. Un même mot, prononcé par deux dirigeants, peut grandir l'un et humilier l'autre. Cette différence ne se mesure pas à votre intention. Elle se mesure à ce que l'autre en reçoit, et c'est précisément ce que vous ne voyez plus.

Qu'est-ce que le pouvoir partage avec le monoxyde de carbone ?

Faisons un détour, loin du management une minute. Pensez au monoxyde de carbone. C'est le gaz qui tue chaque hiver dans des logements, et toute sa dangerosité tient à une chose : il est inodore, incolore, sans saveur, vos sens ne peuvent pas le détecter. Il s'accumule dans une pièce close sans qu'aucun signal ne vous alerte. Pire, selon les autorités sanitaires américaines, son premier effet est de brouiller le jugement. Avant même de vous endormir, il vous retire la capacité de comprendre que vous êtes en train de suffoquer. Il attaque d'abord la faculté qui vous permettrait de réagir. C'est pour cette raison qu'on ne se fie jamais à son ressenti face à lui : on installe un détecteur, un appareil extérieur qui n'a pas le cerveau embrumé et qui sonne quand vous ne sentez plus rien.

Le pouvoir agit exactement de la même manière, Il ne s'annonce pas et Il ne sent rien. Et son premier effet est d'émousser le discernement qui vous permettrait de noter votre propre dérive. Vous ne vous direz pas un soir : « je suis devenu dur ». Vous serez, à ce moment précis, l'être le moins équipé pour le voir. Comme face au gaz, vous fier à votre ressenti revient à faire confiance à ce qui vous trompe déjà.

Pourquoi ne voit-on pas qu'on est devenu toxique ?

Parce que le pouvoir attaque, en premier, la faculté même qui permettrait de s'en rendre compte. Les laboratoires le confirment. En 2006, dans Psychological Science, Adam Galinsky et ses collègues ont montré quelque chose de troublant. Les personnes mises en situation de pouvoir prennent moins spontanément le point de vue d'autrui. Elles supposent plus facilement que les autres savent ce qu'elles savent. Et elles lisent moins bien les émotions sur le visage de leurs interlocuteurs. Le pouvoir, mesuré en conditions contrôlées, érode l'empathie cognitive, cette capacité à se mettre à la place de l'autre.

Ajoutez à cela une seconde mécanique, sociale celle-là. Plus vous montez, plus on filtre ce qu'on vous dit. Vos collaborateurs calculent. Vos pairs ménagent. Vos retours honnêtes se raréfient au moment exact où vous en auriez le plus besoin. Vous vous retrouvez entouré de gens qui vous renvoient une version polie de vous-même, et vous finissez par la prendre pour la réalité.

Cela se lit dans des détails très concrets. Le collaborateur qui, en entretien, commence trois phrases sur quatre par « c'est sûrement moi, mais ». La réunion où une décision discutable ne soulève aucune objection, alors que les regards, eux, parlent. L'assistante qui sait, avant tout le monde, dans quelle humeur vous arrivez le matin, et qui ajuste l'agenda sans un mot. Aucun de ces signaux ne remonte jusqu'à vous sous forme de phrase claire. Ils restent à hauteur de couloir, et le couloir, justement, ne vous est plus accessible.

Le résultat est une équation cruelle. Vous êtes le moins capable de percevoir votre propre dérive précisément quand elle s'aggrave. Votre instrument de mesure intérieur, l'autocritique, est faussé par la chose même qu'il devrait mesurer.

Le pouvoir isole, et l'isolement aveugle. Au moment précis où il faudrait vous voir, vous avez perdu l'instrument pour le faire.

La conclusion est gênante mais elle est logique. Si l'instrument intérieur est compromis, la seule réponse sérieuse est un détecteur extérieur.

Comment la toxicité d'un dirigeant finit-elle par se voir ?

Elle ne reste jamais confinée. Elle fuit, et elle fuit toujours par le même genre de fissures.

D'abord les départs. Tepper l'avait établi : les équipes exposées à une supervision abusive partent davantage, et celles qui restent encaissent une baisse de satisfaction, un conflit accru entre vie professionnelle et vie privée, une détresse psychologique mesurable. Vous perdez d'abord vos meilleurs, ceux qui ont le choix, ceux que le marché reprend en une semaine.

Ensuite les témoins. L'enquête nationale 2021 du Workplace Bullying Institute estime que trente pour cent des salariés américains subissent des comportements abusifs au travail, que dix-neuf pour cent supplémentaires en sont témoins, et qu'au total près d'un sur deux est affecté. La même source rappelle, année après année depuis 2007, que l'auteur le plus fréquent est le supérieur hiérarchique, rarement un collègue. Le manager direct est l'épicentre, et ces situations sont la règle plus que l'exception. Or un témoin n'oublie pas. Il raconte, il prévient, il déconseille. Votre réputation d'employeur se construit dans ces conversations que vous n'entendez pas.

Enfin, et c'est nouveau, il y a ce que les machines répondent. Quand un candidat de haut niveau, un journaliste ou un investisseur tape votre nom dans un modèle d'intelligence artificielle, la réponse agrège des signaux que vous ne contrôlez pas, dont la trace de ces départs et de ces récits. J'en ai détaillé le mécanisme dans ce que les intelligences artificielles disent vraiment de vous. La dérive intérieure, longtemps invisible, devient une donnée extérieure consultable en trois secondes.

Le plus dur reste le décalage. Le jour où vous apprenez la dérive, elle a déjà des mois, parfois des années. Vous la découvrez rarement par un retour direct. Vous la découvrez par un choc : une démission que vous n'aviez pas vue venir, un verbatim anonyme dans une enquête interne, l'hésitation d'un chasseur de têtes à vous présenter son meilleur candidat. Le terrain savait depuis longtemps. Vous étiez seulement la dernière personne à l'ignorer.

Votre réputation se fracture de l'intérieur, par un comportement que vous êtes le dernier à voir, bien avant de se lire à l'extérieur.

Le pouvoir change-t-il un dirigeant, ou révèle-t-il qui il est ?

Les deux mon capitaine ! mais pas comme on le croit. Le pouvoir ne transforme pas un homme bien en tyran du jour au lendemain. Il abaisse, lentement, les garde-fous. Il rend acceptable ce qui ne l'était pas, parce que plus personne ne vous contredit, parce que la fatigue use la patience, parce qu'un résultat obtenu par la peur ressemble, de loin, à un résultat.

C'est pourquoi je n'aborde jamais ce sujet comme une accusation. Un dirigeant qui dérive mérite mieux qu'un procès. Il a besoin d'un miroir fiable, à la place de la galerie de reflets complaisants qui l'entoure. Mon travail consiste à vous montrer ce que les autres voient et que vous ne voyez plus, puis à vous laisser décider.

Comment savoir si vous avez dérivé sans le voir ?

Vous ne le saurez pas seul. Relisez les sections précédentes : c'est tout le problème.

L'institution elle-même commence à l'admettre. En 2022, l'Organisation mondiale de la santé a publié, avec l'Organisation internationale du travail, des recommandations sur la santé mentale au travail. Pour la première fois, l'OMS y recommande la formation des managers, afin qu'ils sachent prévenir les environnements de travail délétères et repérer la détresse. Le message implicite est précieux : la dérive managériale n'est pas un défaut de caractère irréparable, c'est un risque identifiable, et donc évitable. Ce qui se prévient se corrige.

Reste la condition que rien ne remplace : un détecteur extérieur, qui n'a pas votre angle mort. C'est exactement la fonction de L'Angle Mort, un diagnostic qui nomme ce que votre entourage n'ose pas formuler. C'est aussi celle de l'AI Influence Score, qui vous montre ce que les modèles d'intelligence artificielle restituent de vous quand on les interroge et identifier les sources. Et quand la situation l'exige, c'est l'objet du Mandat Confidentiel : un travail de terrain, discret, pour regarder en face ce qui se joue et reprendre la main.

Le dirigeant du début n'était pas un mauvais homme. Il était seul, et personne ne lui avait jamais tendu un miroir qui ne mente pas. Le jour où il l'a eu, il n'a pas démissionné de lui-même. Il a simplement recommencé à entendre. C'est souvent tout ce qui sépare un dirigeant respecté d'un dirigeant qu'on fuit en silence.

Ce qu'il faut retenir

  • La toxicité au travail est rarement une nature, le plus souvent une dérive comportementale chez un dirigeant compétent et de bonne foi, sous pression et isolé. C'est un système qui va s'installer.
  • Le pervers manipulateur existe et se repère, mais ne se répare pas. Le dirigeant qui dérive sans le voir, lui, peut se corriger : c'est un angle mort, pas une fatalité.
  • Le pouvoir attaque d'abord le jugement qui permettrait de réagir, comme un gaz inodore. D'où la nécessité d'un détecteur extérieur, jamais du seul ressenti.
  • La dérive finit toujours par fuiter : départs de talents, témoins, réputation, et ce que les modèles d'intelligence artificielle répondent à votre nom.

Si ce que vous venez de lire vous parle, la prochaine étape a un nom.

Le Mandat Confidentiel →

Questions fréquentes

Un manager toxique sait-il qu'il l'est ?

Le plus souvent, non. C'est ce qui distingue la dérive du véritable pervers. Le dirigeant qui dérive se vit comme exigeant et de bonne foi, parce que le pouvoir raréfie les retours honnêtes et émousse l'autocritique. Il est sincèrement le dernier informé de l'effet qu'il produit.

Quelle est la différence entre un pervers narcissique et un dirigeant qui dérive ?

Le pervers répète un mode opératoire de contrôle sans remords, même quand le mal lui est montré, et il ne se répare pas. Le dirigeant qui dérive n'a pas d'intention de nuire, il a perdu le contact avec l'effet de son comportement. Le premier se détecte et se gère, le second se corrige.

Le pouvoir rend-il vraiment moins empathique ?

Les travaux d'Adam Galinsky publiés en 2006 dans Psychological Science montrent qu'en situation de pouvoir, on prend moins spontanément le point de vue d'autrui et on lit moins bien ses émotions. Ce n'est pas un trait moral, c'est un effet mesurable du pouvoir sur la cognition.

La toxicité managériale est-elle fréquente ?

Selon l'enquête 2021 du Workplace Bullying Institute, près d'un salarié sur deux est affecté par des comportements abusifs au travail, comme cible ou comme témoin, et l'auteur le plus fréquent est le supérieur hiérarchique. Ce n'est donc pas un cas marginal.

Comment un dirigeant peut-il savoir s'il a dérivé ?

Pas seul, puisque son propre jugement est précisément ce qui est altéré. Il lui faut un regard extérieur fiable : un diagnostic qui nomme ce que l'entourage tait, et une lecture de ce que son écosystème, y compris les intelligences artificielles, renvoie de lui.

Peut-on corriger une dérive managériale ?

Oui, quand il s'agit d'une dérive et non d'une perversité. L'Organisation mondiale de la santé recommande depuis 2022 la formation des managers pour prévenir ces situations, ce qui confirme qu'elles sont identifiables et évitables. Ce qui se prévient se corrige.

Sources